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De l’évolution de la langue

Votre Académie est dépositaire de notre langue. Elle doit en consacrer le bon usage et en surveiller l’évolution. Ainsi l’a voulu le cardinal de Richelieu quand il a défini la mission première de votre Compagnie. Tâche ardue aujourd’hui, en un temps où le correct est plus souvent politique que grammatical et où la peur de passer pour puriste est plus paralysante que la certitude de passer pour illettré ; un temps où l’on confond l’évolution de la langue, phénomène d’enrichissement, avec sa désarticulation, facteur d’appauvrissement ; où l’on mélange la francisation de mots étrangers, phénomène constant, organique, s’il est consacré par la durée, avec le badigeonnage hâtif, plaqué sur un outil structuré, d’un amorphe pidgin d’aéroport n’ayant rien de commun avec une langue étrangère déterminée. Bref, la fausse innovation est l’ennemie de la vraie. Le puriste est celui qui déteste le nouveau, simplement parce que c’est nouveau. Le défenseur de la langue veille, lui, à ce que le nouveau soit une addition et non une destruction de sens, un élargissement et non un démantèlement de la syntaxe. De même que le savant est le contraire du pédant, le gardien de la langue est le contraire du puriste. Pour faire du nouveau, il faut maîtriser l’ancien. Pour moderniser une langue, il faut la bien connaître et la faire bien connaître, rôle parfois mal compris, qui incombe à votre Compagnie depuis trois cent soixante ans.

Jean-François Revel, Discours de réception à l’Académie française