Béatrice
Dans la rue une voiture freina brusquement. Béatrice leva la tête et regarda attentivement par la fenêtre. Espérons que personne ne soit touché, se dit-elle.
Mais peu importait finalement : pas assez de grabuge pour des ragots.
Elle se remit au travail. Consciencieusement, dans un faux silence troublé par des bruits de pas sur la moquette, dans les couloirs, et des bruits de photocopieuses automatisées.
Son bureau de taille modeste lui convenait. Il n’était objectivement pas très beau, le mobilier un peu sale et vieillot, mais Béatrice ne s’en souciait point.
Peu lui importait à vrai dire, tant que sa routine n’était pas remise en cause.
Elle travaillait depuis septembre dernier comme clerc de notaire, dans la banlieue nantaise. Elle n’avait pas vraiment eu de mal à trouver cette place, serait-ce en ces temps de chômage massif. Son bac+5 en poche certifié fac de droit Master 2 droit notarial (quine), puis un piston massif par sa mère, avaient arrangé les choses.
Sa position sociale n’était pas à déplorer. Et non pas déplorable. En ces temps de prolétarisation avancée du pays, dire que l’on travaillait dans un office notarial donnait ce léger avantage, primordial, sur son voisin potentiel moyen. Le notariat donnait cette impression de pouvoir, que procurait la capacité de rédiger des actes ayant valeur légale.
Mais en réalité ce boulot de clerc de notaire dénotait peu de celui d’un fonctionnaire classique, même d’un point de vue salarial, surtout en province.
Et, concrètement, il se résumait à entrer des chiffres dans des cases. Sélectionner les bons formulaires, maîtriser le copier-coller par une coordination parfaite auriculaire-index (pouce-index sur mac, mais le mac c’etait plus le truc des médecins). Bien se relire, corriger les pluriels et genre des sentences juridiques traditionnelles, que l’on retrouvait d’un document .doc à l’autre.
Au bout de trois mois le mécanisme était ancré en elle, intégré dans son subconscient, telle son horloge biologique lui indiquant que le temps de la maternité viendrait prochainement.
Mais qu’est-ce que ses petits doigts graisseux étaient capables de faire d’autre, que de taper bêtement sur un clavier poussiéreux? C’était la question qu’il était recommandé d’éviter, de repousser, le plus longtemps possible. Qu’est-ce qui caractériserait sa vie, quelle perspective lui donnerait-elle, entre deux star ac’ et un Secret Story? Jamais une mise en relief ne s’imposerait à elle.
Quelles étaient les aventures de sa vie? Les trips d’été sur les plages de l’Atlantique, avec les potes. Les feux de joie, les joints, et la bière tiédasse.
Béatrice ne se demandait pas si sa fonction n’était pas sous-évaluée par rapport aux cinq années d’études, sur-évaluées, elles, qu’elle s’était durement tapées, à coups de fiches cartonnées mi-format à petit carreau roses et jaunes.
Comme sa photocopieuse professionnelle dans le local voisin, son cerveau était en mode automatique. Elle n’était vraiment pas faite pour se poser ce genre de questions.
Peu lui importaient les problématiques d’éducation. L’évolution de la société, le niveau culturel ambiant. La dernière émission de Finkielkraut sur France Culture.
Et, pour l’aider à se soustraire de ces importantes problématiques, la Technologie ainsi qu’un quarteron de japonais avaient créé pour elle le téléphone baladeur radio-mp3.
Voilà comment la Liberté prenait matière en notre majestueux XXIème siècle.
À tout moment de la journée où son esprit n’était point occupé par un stimuli extérieur, elle pouvait se réfugier sur son bout de plastique à 130 euros et ses deux fils noirs pendants, pour ne point interrompre le flux continu de données tierces.
Ces stimuli étaient de divers ordres. Humains, radiophoniques, visuels. Leur source n’était que peu d’importance. Ils variaient du matin au soir, et de la semaine de travail au week-end, selon les impératifs sociaux chroniques auxquels Béatrice se pliait sans question. Jamais elle n’aurait pu envisager de commencer à remettre en cause ces coutumes de vie.
Néanmoins, malgré tous les efforts réalisés pour combler sa vie de ces communications, il restait quelques moments où Béatrice se retrouvait seule. Comme sur le quai de la gare, tôt le matin. Ou pendant sa marche entre le terminus et l’office.
C’est dans ces moments que Béatrice risquait le plus de se mettre à penser.
j’aime beaucoup, vraiment.