Ils étaient cinq. Ou six. Disons cinq et demi. La quatuor de base, classique. Depuis peu, ils avaient recruté un saxophoniste, et un joueur de djembé, comme si à temps partiel. La caution de la Diversité.
Ils avaient du en fumer, des joints de basse qualité, et vidé, des pots de gel à cheveux, pour séduire les foules adolescentes de leur banlieue suburbaine. Que d’efforts fournis, tactiques et coutumes acquises pour créer un semblant d’aura autour de leur petit groupe de musique provincial.
Et puis, un jour, après une lecture vivifiante de l’Alchimiste du gentil Paulo, livre dont ils s’étaient tous prêté frénétiquement la version de poche, ils découvrirent leur envie de réaliser leur moi profond, devenir artiste. Après la Révélation, qui fut individuelle, ce fut le partage et la Communion de ce désir ardent, assis, là, en rond dans leur garage retapissé de tapisseries orientales, entre deux posters de Max Cavalera.
C’en était fini des concerts de lycée et autres fêtes de la musique rue Maurice Thorez. Il était temps de passer la vitesse supérieure, enfin franchir l’étape ultime : signer chez un major. Même si, au fond, nul ne savait vraiment pourquoi ils devraient en passer par là.
Mais ce n’était pas la seule difficulté. Car avant le Boss de fin de tableau, plus ou moins incarné en Pascal Nègre, qu’il s’agissait de séduire pour pouvoir enfin accéder au plateau de la Star académy, et autres festivals Rock débilitants de début Juillet, il convenait de s’identifier, trouver un créneau, un style. Et pour cela, il fallait trouver un nom pour le groupe. Ils avaient débuté leurs années-lycée prénommés “Butterfly Wings”, tiré de la populaire chanson du mythique double album des Smashing Pumpkins, tout en n’étant point totalement convaincus du bien-fondé de ce choix. Butterfly Wings faisait un peu has been. Ou bien, imprimant une image de rockeurs des 70′s, jean troué et bandana dans les cheveux, une résurgence de ce genre étant les Guns & Roses, ou bien, autre inspiration, un groupe de mauvais grunge des 90′s qui aurait raté son créneau. Leur musique était elle-même un sombre mélange de ces différentes tendances.
Mais tels des girouettes ou un Jack Lang des jours de Congrès, ils sentaient bien le vent tourner. Et la nouvelle vague inonder la fin des 90′s et 2000′s, ce pseudo-rock inverti, désincarné, pseudo-rebelle, incarné par les Radiohead, Placebo, et autres Muse, trouvailles qui mélangeant plusieurs influences plus ou moins nerveuses ou dépressives arrivaient à faire chavirer le semblant de cervelle de l’adolescente de moins de 18 ans.
Il convenait, donc, de changer le nom, en trouver un bien plus dans le vent.
C’est en novembre 2001 que leur vint la Lumière, en même temps que la Liberté vint aux petits enfants afghans. Au cours de la Divine Campagne Civilisatrice au pays du pavot, ils entendirent évoquer la ville de Kandahar. Quel joli mot. Trois syllabes, simple, aisément mémorisable, tout en étant assez original. Avec un air d’Orient, d’ailleurs, divers. Bien que le créneau soit déjà occupé par Renaud et Axelle Red, ils pourraient évoquer à l’occasion tous ces peuples opprimés par les Occidentaux, les bombes à fragmentation, le coca-cola, enfin, tout ça.
Plus les jeux de mots. Kandahar, Kanda, Candie, Candy, Har, Hard, Hard Candy, Au Pays de Hard Candie, les idées se bousculaient au portillon. Quel buzz tout cela allait provoquer, à coups de vrais faux bootlegs censés choquer le bourgeois.
Au micro de Nikos on expliquerait d’une voix suave et lente, un rythme haché, qu’ils avaient choisi ce nom pour mémoire des victimes des Talibans, enfin, des bombes aussi, enfin, on ne saurait plus très bien pour quelle mort, mais ça sonnerait citoyen du Monde, c’est certain.
Il faut bien être honnête et reconnaître qu’â côté de tous ces péri-phénomènes, nos gentils et tout récents afghans ne passaient pas absolument tout leur temps à fumer de l’afghan. Non, aussi du Marocain. Puis ils enchaînaient les tremplins Rock, espérant un jour un peu moins heurter les oreilles d’un agent de major forcément présent. Qui verrait en eux les futures publicités, plans Marketing de masse, les clips provoc’ sur MTV Base. Kandahar se rendait-il compte à quel point il faudrait pour eux changer, se conformer au moule, rentrer dans la norme ? Ne pas faire de vague, produire de la soupe, pour enfin goûter à la bonne, de soupe. Quel plaisir prendraient-ils à cela ? Arriveraient-ils à se convaincre, à se trouver des excuses pour leur future musique moisie ? Probablement en expliquant qu’il s’agissait de l’évolution naturelle de leur univers artistique. Jusqu’où arriveraient-ils à faire plier leur morale, leur conscience, certes à coups de justifications, mais, aussi, combien leur faudrait-il de rails de poudreuse pour faire passer tout ça ? Se rendaient-ils compte de l’enjeu?
Mais ils devraient se demander pourquoi au fond ils étaient des musiciens, ce qui, manifestement, semblait au-dessus de leurs forces.