J’avais décidé de m’installer tout au fond de la salle lors du dernier repas, en réalisant trop tard que la porte des toilettes est toute proche. Cette fois, je me place un peu plus en avant, à proximité d’une colonne rouge à motifs chinois, typique de ce pays si mystérieux, à la fois par sa grandeur, la beauté de certains paysages, ses camps d’extermination, et son régime politique bicéphale.
Rapidement, à la vitesse de l’éclair, ah oui, comme nous reconnaissons bien là les serveurs de restaurants asiatiques, un panier de chips chinoises, dont j’ai oublié le nom d’origine, se retrouve devant moi. Je fonds dessus, sans oublier de commander immédiatement mon plat. En effet je ne désire pas m’apesantir sur un bout de papier dont je connais les moindres mystères. Le serveur est interloqué en reprenant son menu. Bien sûr, ce sera nems, et bun-bo. Simple et froid. Sans thé. Un hélicoptère passe au-dessus du restaurant et immanquablement je lève les yeux au ciel, tel un bovidé devant un troupeau d’écologistes randonneurs; avant de m’apercevoir que je suis dans une salle, coin fumeurs d’ailleurs, et le plafond est décoré de magnifiques sculptures maronnasses qui me donnent envie de pré-vomir mon repas.
Et puis, je me souviens des dires de ce matin dans la salle de conférence, j’ai bien rigolé, hahaha. Oui, quand ma collègue m’expliquait qu’à cause de l’habitude de son ami de prendre la douche avant d’aller se coucher, tous les soirs elle avait l’impression de faire l’amour à une bouteille de shampooing-douche FA senteur lavande.
Lorsque le bun-bo arrive je suis surpris de voir des nems dedans. Ces cons ont confondu le bun-bo avec le bun-nems!
Je vois alors ma vie défiler devant mes yeux, telle la fille de riche from Cali, très Elliséenne, lors d’une émission de télé-réalité dans le Colorado, qui s’aperçoit que la ficelle de son haut s’est détachée. Voilà. L’espace de cinq secondes je me demande si je vais manger ces nems du bun-nems, est-ce que j’ai bien articulé lors de la commande, est-ce la faute du serveur, demander à la fin du repas à ces non francophones une facture avec TVA est-il difficile, vais-je payer plus cher le bun-bo que le bun-nems, vais-je protester contre cet état de fait, quelles en seraient les conséquences, une attente prolongée du plat probablement, de quelle manière leur faire comprendre que je voulais seulement un bun-bo mais pas un bun-nems, mais bon, ne nous leurrons pas je les mange volontiers une fois ce laps de temps infime écoulé.
Je me tourne vers le bar du restaurant et crois soudainement regarder une statue, vêtue d’une robe jaune chinese-fashion, me disant que cet élément du décor était absent la dernière fois. Le temps de cligner des yeux, et oui, non, ce n’est pas une statue, mais une nouvelle serveuse. Comment fait-elle pour rester si immobile? Fait-elle du yoga tous les matins? Quel est son rythme de vie? Combien gagne t-elle? Est-elle heureuse, fait-elle des études, est-elle née en France?
Le bun-nems est très bon. Je prends un café, car je ne me vois pas résister au sommeil dans l’après-midi sans ce stimulant. D’un coup, quelqu’un derrière moi sort des toilettes un pistolet dans la main, tentant de m’assassiner. Je pense à la scène du Parrain, quand le fils (Al Pacino dans la vie) veut venger la tentative de meurtre sur son paternel. Heureusement le mythique aquarium chinois trône au milieu de la pièce, je me glisse derrière furtivement le temps d’entendre la vitre éclater et les poissons se répandre au sol avec de petits glops glops. Je sors mon M16 de ma poche et mitraille tous les alentours.
Je paye ma facture sans courage de demander d’y inscrire le montant de TVA, ce qui me permettrait d’économiser 14 euros divisés par 1.196 multipliés par ,196, ceci grâce à mon Amex, et finalement je sors conquérant de la salle. Les chinois me remercient pour ma gratitude.