Dans son unique roman, À marche forcée, Sławomir Rawicz raconte l’histoire d’un groupe de sept évadés du Goulag, échappés en 1940 de leur camp de travail en Sibérie orientale pour rejoindre les Indes britanniques et la liberté. 6000 kilomètres de marche, seuls, isolés, et sans vivres. A traverser un hiver sibérien hostile (en partant d’au-delà du cercle polaire), un des déserts les plus grands du monde, pour finir par les plus hauts sommets.
Ce roman, tiré donc d’une histoire vraie, eut un succès populaire important lors de sa sortie en 1956. Traduit en 25 langues, il continue d’être imprimé aujourd’hui.
Mais il fut également critiqué par certains journalistes, qui n’hésitèrent pas à remettre en cause la véracité du récit de Rawicz en y pointant certaines incohérences. Entre autres, en doutant de la possibilité de ne pas boire pendant plus de sept jours, comme le raconte l’auteur, lors de la traversée du Gobi ; ensuite, en remarquant que ce désert est constitué non pas de dunes de sables et d’oasis avec palmiers, comme Rawicz l’écrit, mais d’un sol principalement rocailleux. Aussi, l’évocation par l’auteur de la présence d’abominables hommes des neiges au sud du Tibet n’aura pas favorisé la crédibilité de l’histoire.
Le monde était donc depuis 1956 plongé dans un insupportable doute quant à la réalité de cette aventure.
Jusqu’en 2006, où un journaliste de la BBC, aidé par la mise à disposition nouvelle d’archives datant de la seconde guerre mondiale, put finalement démontrer le caractère imaginaire du récit de Rawicz. Bien qu’effectivement officier supérieur polonais lors de l’entrée en guerre de son pays, puis envoyé au Goulag, les enquêteurs prouvèrent qu’il avait été libéré des camps de concentration soviétiques suite à une amnistie générale.
Mais il n’empêche : Rawicz n’a quand même pas tout inventé. Cette histoire d’évasion a bien eu lieu. Seulement, par d’autres protagonistes, jusqu’alors inconnus.
Il semble que Rawicz ait, au cours de son propre périple, eu accès à l’histoire de cette évasion, rapportée de manière officielle dans des documents militaires, et s’en soit approprié le récit.
Nouvelle surprise en 2009, quand le journal anglais Mirror réussit finalement à retrouver le héros, bien réel lui, de cette évasion. Il s’agit d’un certain Witold Glinski, un polonais habitant en Grande Bretagne, âgé de 15 ans au moment de sa déportation.
Et c’est à la lecture du témoignage de Witold Glinski, enfin décidé à parler, que l’on se rend compte du degré d’imaginaire contenu dans le roman À marche forcée de Rawicz.
Ainsi, l’organisation de l’évasion du camp fut l’œuvre solitaire de Witold, non pas un plan collectif mis en place savamment comme dans le livre. Les autres évadés se greffèrent à la fuite lors de la mise en marche de Witold, à la dernière minute. De plus, la bonne entente du groupe d’évadés racontée dans le livre semble sortie de l’imagination de l’auteur. Witold souligne au contraire la relative et silencieuse méfiance entourant les sept fugitifs.
Néanmoins, il semble que la première partie du roman, relatant le calvaire insupportable du prisonnier jusqu’à l’arrivée au camp, soit réelle : on peut raisonnablement penser que Rawicz a ici raconté sa propre histoire, de l’arrestation aux interrogatoires dans divers camps, dont la Loubianka, puis à l’acheminement en Sibérie dans des wagons à bestiaux et enfin à pied, enchaîné sur des centaines de kilomètres. Processus que l’on retrouvera étayé précisément l’Archipel de Soljenitsyne.
Rawicz aurait ensuite greffé l’histoire de Glinski à la sienne…
Evidemment, il est préférable d’éviter de connaître toutes ces informations avant la fin du livre. Ce qui n’a pas manqué de m’arriver : alors à son premier tiers, il a fallu que je cherche sur Google des informations sur l’histoire en cours, pour découvrir le pot-aux-roses… J’ai lu le reste du livre avec bien moins d’enthousiasme.
Ce roman, et cet itinéraire extraordinaire suivi par les fuyards, a inspiré des aventuriers. En 2006, Sylvain Tesson, écrivain-baroudeur, reproduira à pied, à cheval et à vélo (by fair means, comme il l’explique lui-même) le parcours des évadés, et tirera de son aventure un joli petit livre intitulé L’axe du loup.
On peut signaler, dans un registre différent, la sortie d’un film hollywoodien fin 2010 inspiré du roman de Rawicz. Figurent notamment au casting Colin Farrell et Ed harris. A la réalisation, Peter Weir, déjà aux commandes de Master and commander.
Finalement, remarquons qu’il aura fallu que Rawicz raconte une fantastique histoire d’évasion pour produire un best-seller. Comme si tout son passage effectif dans le monde concentrationnaire, les tortures, physiques comme mentales, les interrogatoires, sa parodie de procès, l’acheminement, en train, puis à pied dans l’hiver glacial sibérien, tout ce qu’il a pourtant réellement subi, ne suffisait apparemment pas pour être digne d’être raconté, et largement diffusé.